Retenir ce qu’on lit : une méthode pour les livres papier

Pourquoi on oublie presque tout ce qu’on lit, et un système simple pour garder les phrases qui comptent : marquer, garder, relire.

Vous terminez un bon livre. Vous avez souligné la moitié d’un chapitre, corné une dizaine de pages, dit à un ami qu’il avait changé votre façon de penser. Trois semaines plus tard, quelqu’un vous demande de quoi il parlait, et il vous reste une impression agréable et peut-être une idée.

Ce n’est pas le signe d’une mauvaise mémoire. C’est ce qui arrive à presque tout ce que nous lisons, sauf si nous en faisons quelque chose après. La bonne nouvelle, c’est que ce quelque chose est petit. Ce guide parle de ce petit geste, avec un angle que la plupart des conseils oublient : les livres papier, le crayon dans la marge, et la façon de sortir les phrases soulignées du livre avant qu’il ne retourne sur l’étagère.

La méthode tient en trois temps : marquer, garder, relire. Puis un quatrième qui ancre le tout pour de bon : utiliser ce que vous avez gardé.

Pourquoi on oublie ce qu’on lit

Lire donne l’impression d’apprendre. Les yeux avancent, les idées sont claires, on acquiesce. Mais comprendre une phrase pendant qu’on la lit et pouvoir la retrouver seul une semaine plus tard, ce sont deux choses différentes.

Relire un texte donne une sensation de familiarité, et la familiarité ressemble à du savoir. Ce qui renforce vraiment une idée, c’est de la faire revenir par soi-même, livre fermé.

Une étude connue montre l’ampleur de l’écart. En 2006, les psychologues Henry Roediger et Jeffrey Karpicke ont fait apprendre de courts textes à des étudiants, de plusieurs façons. Un groupe lisait le texte quatre fois. Un autre le lisait une fois, puis essayait trois fois de suite d’écrire tout ce dont il se souvenait. Cinq minutes plus tard, les relecteurs semblaient gagnants : ils retrouvaient 83 % des idées, contre 71 % pour le groupe qui s’était exercé à se rappeler. Une semaine plus tard, tout s’inversait. Les relecteurs ne retrouvaient plus que 40 %. Le groupe qui s’était exercé à se rappeler en retrouvait 61 %. (Roediger et Karpicke, « Test-Enhanced Learning », Psychological Science 17(3), 2006, pages 249 à 255.)

Deux leçons pour toute personne qui lit des livres :

  1. Relire ses passages soulignés ne suffit pas. On a l’impression d’avancer, et ça s’efface vite.
  2. Revoir une idée et essayer de la retrouver, voilà ce qui la garde. Et il faut le faire après un certain temps, pas une seule fois à la fin du livre.

Il y a aussi une raison plus simple : la plupart de ce que nous marquons ne sort jamais du livre. La phrase est à la page 112 d’un livre rangé sur la troisième étagère. Il faudrait se souvenir du livre, puis de la page, puis aller voir. Alors on ne le fait pas, et la phrase disparaît.

Voilà tout le problème, en deux parties : des phrases qu’on ne revoit jamais, et des phrases qu’on ne retrouve pas. La méthode ci-dessous règle les deux.

Étape 1 : marquer avec une intention

La plupart d’entre nous marquent les livres d’une seule façon : souligner, parfois une étoile. Un mois plus tard, toutes les marques se ressemblent. On voit que quelque chose comptait, mais pas pourquoi.

La solution, c’est une légende : quelques signes, chacun avec un sens. Quatre suffisent :

  • Déclic (jaune) : « je ne le savais pas » ou « je ne l’avais jamais vu comme ça ».
  • Action (vert) : quelque chose à essayer, à changer ou à faire.
  • Citation (bleu) : des mots à garder exactement tels quels.
  • Idée (rose) : la phrase a fait naître une pensée à vous. Notez-la dans la marge.

Les couleurs sont facultatives. Au crayon, utilisez des lettres dans la marge : D, A, C, I. L’essentiel est que chaque marque dise pourquoi.

Quelques habitudes qui aident :

  • Lisez d’abord le paragraphe, puis marquez. Marquer pendant la première lecture pousse à tout souligner. Finissez le paragraphe, puis marquez la phrase qui le porte.
  • Marquez moins. Si la moitié de la page est jaune, rien ne l’est. Une ou deux phrases toutes les quelques pages, c’est largement assez.
  • Écrivez un mot à côté de la marque. « Pour le travail. » « Pas d’accord. » « Comme au chapitre 3. » Trois mots dans la marge vous épargnent trois minutes de relecture plus tard.
  • Crayon ou stylo à bille, pas de stylo gel ni de feutre, qui traversent le papier fin.

Livres de bibliothèque et livres prêtés

Impossible d’écrire dedans, mais on peut quand même les marquer. Utilisez des marque-pages adhésifs repositionnables de quatre couleurs. Pas de marque-pages ? Gardez un bout de papier comme signet et notez au fil de la lecture le numéro de page et la lettre (D, A, C, I). Le but est de laisser une piste à suivre au moment de garder.

La fiction

La légende marche aussi pour les romans. « Déclic » devient une phrase sur un personnage qui sonne juste, « Citation » une phrase que vous trouvez belle, « Idée » quelque chose qui vous a fait penser à votre propre vie. Beaucoup de lecteurs de fiction marquent à l’émotion : c’est très bien. Marquez ce que vous voudrez retrouver.

Étape 2 : garder avant que le livre ne retourne sur l’étagère

Une phrase marquée dans un livre fermé n’est gardée qu’à moitié. La deuxième étape consiste à la sortir, avec assez de contexte pour la retrouver : les mots, le livre et la page.

Il existe quatre façons de faire, de la plus lente à la plus rapide :

La recopier à la main. Un carnet, une phrase par ligne, le livre et la page à côté. Écrire à la main est lent, et cette lenteur aide à retenir. L’inconvénient est évident : cela prend du temps, donc la plupart des gens arrêtent après quelques livres, et un carnet papier ne se consulte pas par recherche.

La taper. Une application de notes ou un document. On peut chercher dedans, mais recopier des citations au clavier casse l’ambiance de lecture, et les longs passages deviennent une corvée.

Photographier la page. Rapide, et tout le monde le fait déjà. Le problème arrive plus tard. Une photo n’est pas du texte : impossible d’y chercher un mot, et la pellicule l’enterre sous tout le reste. Si vous prenez des photos, rangez-les dans un album par livre et écrivez la phrase clé dans la description de l’album.

Une application qui transforme la photo en texte. Une photo de la page, vous choisissez les lignes marquées, et elles sont gardées sous forme de texte consultable, avec le livre et la page. Plusieurs outils le font aujourd’hui ; nous les comparons plus bas.

Quel que soit votre choix, deux règles :

  1. Gardez dans les un ou deux jours qui suivent la lecture. Attendre la fin du livre, c’est se retrouver avec des dizaines de marques d’un coup, et en sauter la plupart.
  2. Notez toujours le numéro de page. Cela prend une seconde et rend chaque phrase traçable.

Étape 3 : relire à intervalles réguliers

C’est l’étape que presque tout le monde saute, et celle qui compte le plus selon la recherche. Les phrases gardées qu’on ne revoit jamais s’effacent comme le reste.

La version la plus simple prend cinq minutes par semaine :

  1. Choisissez un moment fixe. Le café du dimanche matin fonctionne bien.
  2. Ouvrez ce que vous avez gardé dans la semaine.
  3. Lisez chaque phrase une fois, lentement.
  4. Avant de regarder votre note dans la marge, demandez-vous : de quoi parlait ce passage, et pourquoi l’ai-je marqué ? Ce petit effort pour se rappeler, c’est ce qui renforce le souvenir.
  5. Mettez une étoile à la phrase qui compte le plus cette semaine.

Ensuite, une fois par mois, prenez dix minutes pour parcourir des phrases plus anciennes. Pas tout, juste quelques livres d’il y a quelques mois. Les phrases qu’on retrouve après une longue pause sont celles qui restent.

Si cela ressemble à des devoirs, laissez plutôt les phrases venir à vous. Certains lecteurs mettent chaque semaine une carte citation en fond d’écran. D’autres utilisent un outil qui leur envoie chaque matin quelques passages gardés par e-mail. Le but est le même : retrouver vos propres phrases sans avoir à les chercher.

Étape 4 : utiliser ce que vous gardez

Les phrases dont on se souvient le mieux sont celles dont on a fait quelque chose. Pas besoin d’écrire des dissertations. De petits usages suffisent :

  • Écrivez trois phrases sous un passage. Ce qu’il dit avec vos mots, où il s’applique dans votre vie en ce moment, et ce qui vous gêne. C’est une note, et cela prend deux minutes.
  • Partagez une phrase avec une personne. Un ami qui traverse un moment difficile, une collègue bloquée sur un problème. Raconter quelque chose à quelqu’un est l’une des façons les plus rapides de s’en souvenir.
  • Glissez une phrase dans une conversation, une présentation ou un toast. Une phrase utilisée une fois vous appartient.
  • Regroupez les phrases par thème. Au bout de quelques mois, vous verrez la même idée revenir dans des livres différents. C’est là que votre propre réflexion commence.

Les outils, comparés honnêtement

Il n’y a pas de meilleur outil unique. Tout dépend de votre façon de lire et de ce que vous tiendrez vraiment dans la durée.

Un carnet papier. Gratuit, sans écran, et recopier à la main aide à retenir. Idéal pour les lecteurs lents qui aiment le rituel. Points faibles : lent, pas de recherche possible, facile à abandonner, et un carnet perdu, c’est tout perdu.

Les photos sur le téléphone. Gratuites et immédiates. Bien en dépannage. Points faibles : une photo n’est pas du texte, donc pas de recherche, et la pellicule est l’endroit où les belles phrases se perdent.

Les surlignages Kindle. Excellents si vous lisez sur Kindle : ils sont enregistrés automatiquement et exportables. Point faible : ils ne couvrent que ce que vous lisez sur la liseuse, pas vos livres papier.

Readwise. Un bon choix si vous lisez surtout en numérique. Il rassemble les surlignages de Kindle, d’articles et d’autres applications, et vous en fait revoir quelques-uns chaque jour. Il peut aussi récupérer des passages de livres papier avec l’appareil photo du téléphone. C’est un abonnement payant, et l’application est en anglais.

Notion ou Obsidian. De puissants outils de prise de notes si vous aimez construire votre propre système et relier les idées. Points faibles : il faut bâtir et entretenir le système soi-même, garder un passage d’un livre papier reste une affaire de saisie ou de copier-coller, et rien ne revient tout seul sauf si vous le configurez.

PassageShelf. Conçu pour les personnes qui lisent sur papier, et disponible en français, en néerlandais et en anglais. Vous photographiez une page marquée, vous touchez les lignes voulues, et elles sont gardées sous forme de texte avec le livre et la page. Les passages gardés reviennent dans une révision quotidienne, et vous pouvez en recevoir trois par e-mail chaque matin. Vous pouvez aussi importer des exports Kindle, Readwise et Goodreads, et tout exporter en Markdown ou en JSON à tout moment. Le plan gratuit offre livres et passages illimités ; un plan payant ajoute les scans cloud illimités et quelques extras. C’est l’outil le plus récent de cette liste, donc avec moins d’intégrations que les autres. Vous pouvez voir comment il fonctionne ou lire la liste complète des fonctionnalités.

Choisissez l’outil que vous utiliserez encore dans trois mois. Un carnet tenu vaut mieux qu’une application abandonnée.

Un plan de départ sur une semaine

Inutile de changer votre façon de lire d’un coup. Essayez ceci pendant sept jours avec le livre que vous lisez en ce moment.

  • Jour 1 : testez-vous. Sans l’ouvrir, écrivez trois phrases ou idées du dernier livre que vous avez terminé. Gardez la feuille.
  • Jour 2 : marquez avec la légende. Lisez dix pages et marquez au moins deux phrases comme Déclic, Action, Citation ou Idée.
  • Jour 3 : gardez. Sortez ces deux phrases du livre, avec le titre et la page, par la méthode de votre choix.
  • Jour 4 : relisez. Inscrivez cinq minutes de relecture dans votre agenda pour le week-end. Faites-en une mini-version tout de suite.
  • Jour 5 : écrivez une note. Trois phrases sous votre meilleur passage : ce qu’il dit, où il s’applique, ce que vous lui opposeriez.
  • Jour 6 : partagez. Envoyez une phrase à une personne, avec une phrase expliquant pourquoi vous avez pensé à elle.
  • Jour 7 : testez à nouveau. Écrivez trois phrases du livre de la semaine, sans l’ouvrir. Comparez avec le jour 1.

Si le jour 7 se passe mieux que le jour 1, ce n’est pas parce que votre mémoire a changé en une semaine. C’est parce que, pour une fois, vous avez fait quelque chose après avoir lu.

Questions fréquentes

Souligner ou surligner ? Comme vous préférez. Le crayon s’efface et marche sur tous les papiers. Le surligneur se repère plus vite ensuite. Le plus important est de marquer moins, et toujours avec une raison.

Combien de phrases marquer par livre ? Il n’y a pas de règle, mais si vous ne pouvez pas les garder en dix minutes, vous en avez marqué trop. Pour la plupart des essais, dix à trente phrases par livre suffisent largement.

Est-ce mal d’écrire dans les livres ? C’est votre livre. Un exemplaire annoté garde la trace d’une conversation que vous avez eue avec lui. Pour les livres de bibliothèque ou prêtés, utilisez des marque-pages repositionnables ou un bout de papier.

Relire le livre aide-t-il ? Relire un livre entier est un plaisir, mais comme méthode de mémorisation c’est lent, et l’étude citée plus haut montre que la simple relecture s’efface plus vite que l’effort de se rappeler. Quelques minutes passées sur vos phrases gardées font plus, et plus vite.

Je lis de la fiction. Est-ce pour moi ? Oui. Marquez les phrases qui vous touchent, qui décrivent parfaitement un personnage ou qui disent quelque chose de vrai. Vous voudrez les retrouver, pour une critique, un club de lecture, ou simplement un mauvais jour.

Et si je prends du retard pour garder mes passages ? Dans le retard, ne gardez que les phrases étoilées ou les plus importantes, puis reprenez l’habitude à partir d’aujourd’hui. Ne laissez pas une pile d’anciennes marques vous empêcher d’en garder de nouvelles.

Au bout de combien de temps ça marche ? Vous sentirez une différence après quelques semaines de relecture régulière. Le vrai bénéfice arrive des mois plus tard, quand une phrase gardée réapparaît pile au moment où vous en avez besoin.